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Rencontre saisissante avec des sans-abris

"Tournée de rue" à Angers

Il y a quelques jours, j’ai eu l’opportunité de participer à une Tournée de rue à Angers. Organisées par Fondacio et le Secours Catholique, les tournées de rue proposent d’aller à la rencontre des personnes qui vivent et dorment dans la rue. Trois fois par semaine, des équipes de bénévoles parcourent les trottoirs et sondent les porches à la recherche de sans-abris. Dans leur sac à dos, de quoi proposer quelque chose de chaud à boire : une soupe, un café, un thé… prétexte à un temps de convivialité.

La démarche m’intriguait par sa singularité… Rencontrer des personnes démunies sans chercher à leur faire « la charité » ? N’avoir rien à offrir si ce n’est sa présence : une attitude inhabituelle que j’étais curieuse d’expérimenter.

Avant la rencontre
C’est le cœur battant et la tête remplie de questions que je me lance, harnachée de mon sac à dos floqué Secours Catholique. Loin de la chaleur douillette et lumineuse de mon foyer affectueux, je plonge dans un monde qui m’est totalement étranger… Les rues sombres et froides, quasi désertes… en plus, il pleut. Tout en suivant Michel, mon binôme, je me prépare à la rencontre… Il me semble que j’avance vers un pays étranger… je ne connais rien de ces gens que je vais rencontrer, leurs codes seront différents des miens, sans parler de leur mode de vie… Avant même de les avoir vus, je me sens si différente, si privilégiée… j’ai honte… Quel regard porteront-ils sur moi ? M’en voudront-ils d’avoir tout ce qu’ils n’ont pas ? J’accepte d’avance un possible rejet à mon encontre, peut-être même de l’agressivité… Qui suis-je pour m’imposer « chez eux » sans y avoir été invitée ? De quel droit est-ce que je m’approche de leur mètre carré d’intimité ?
Nous marchons en silence sans rencontrer aucun SDF. La pluie a dû les pousser vers d’autres repaires… Ce temps de quête me dépouille moi aussi… Que devient ma bonne volonté s’il n’y a personne pour la recevoir ? A quoi sert-elle ? Suis-je venue chercher auprès d’eux le sentiment d’être utile, une bonne conscience ?

Il en sait plus que moi...
Un quartier plus animé vient me distraire de mes inquiétudes. Flanqué d’un berger allemand, un jeune homme fait la manche. Enfin, en voilà un !
Michel est un habitué des tournées de rues, il sait « comment s’y prendre » pour nouer le contact… Tandis qu’il engage la conversation, j’écoute sans ouvrir la bouche, empruntée. Loin d’être agressif, le chien me tourne autour en quête de caresses. Je lui laisse lécher mes mains, heureuse d’être acceptée par lui… A l’opposé des clichés auxquels je m’étais préparée, le jeune SDF me surprend par sa culture… il en sait plus que moi sur la mythologie indienne… par ailleurs, il semble attaché à la liberté que lui procurent la rue et les squats…

Nous sommes du même sang...
Après lui, nous dénichons sous une arche deux hommes et un chien. Je suis d’abord frappée par leur dentition… leurs incisives ont presque disparu (j’apprendrai ensuite que c’est l’héroïne qui leur ronge les dents). Michel s’approche avec naturel. Il demande des nouvelles. Le moins jeune, Béber, mentionne le décès de deux camarades. Sa peine et les souvenirs qu’il évoque me touchent profondément. En l’écoutant parler, je découvre que les chiens, que je croyais destinés à imposer le respect aux passants, peuvent surtout tenir chaud l’hiver… Je devine que leur affection fidèle et dénuée de jugement apporte un autre réconfort tout aussi indispensable… Je suis frappée de plein fouet par l’humanité de ces deux personnes. Il n’est plus question de différences sociales mais de cœurs qui battent et de solidarité. Eux aussi accordent du prix à l’amitié et au partage. Quand ils se mettent à jouer devant nous leurs répliques préférées d’un film culte, je me sens bouleversée : on dirait mes ados, ils s’amusent au même jeu… Je prends conscience à quel point nous sommes du même sang, frères et sœur d’humanité, tellement plus proches que je ne le croyais… Quand nous les quittons pour d’autres rencontres, je conserve précieusement dans mon cœur le goût de ce qui s’est échangé là… leur simplicité, la vie qui émanait d’eux, quelque chose de rudimentaire et d’authentique qui m’a rapprochée de l’essentiel.

Un lien se tisse
Nous terminons notre tournée sur l’esplanade de la gare. Le restau-bus vient probablement de plier bagage car, d’un seul coup, de petits groupes s’approchent, souvent accompagnés de chiens. Lorsque Michel se met à parler avec certains et s’éloigne un peu, je me sens soudain seule et déplacée, au milieu de tous ces hommes que je ne connais pas. Le café que nous partageons me sert de prétexte pour engager la conversation… Je leur demande leur prénom, eux le mien et, peu à peu, au fil des mots qu’ils me disent, quelque chose d’indéfinissable se produit, un lien se tisse entre eux et moi.

Grâce à vous...
Béber, Nico, Gilou, Abou et tant d’autres… que je ne reverrai peut-être jamais, j’aimerais pouvoir vous dire combien cette soirée m’a transformée de l’intérieur. Parce que vous m’avez livré votre nom et que vous m’avez parlé, chacun de vous est entré dans ma vie ce soir-là, et l’a enrichie.
Au-delà de la violence de vos conditions de vie, je veux garder le souvenir du peu que je sais de chacun d’entre vous, qui, à mes yeux, le rend unique et précieux. La révolte de Nico, le cancer de Gilou, le sourire d’Abou… Avec vos piercings surprenants et vos dents abîmées, vous étiez dignes, vous étiez beaux. Votre soif de relation, votre besoin de justice et d’affection m’ont sauté au coeur…
Il ne reste plus rien de mes idées reçues… J’en suis heureuse, et c’est grâce à vous.

Claire
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